Un atelier dissimulé dans les entrailles de la rue Oberkampf, dans 11ème arrondissement de Paris. Invisible pour tous ceux qui ne l’ont pas cherché du regard. L’entreprise « Edmond Allain » apparaît dans la cour intérieure d’un garage vieillissant. Entre deux pubs écaillées pour Michelin, période 70’s. À même pas 200 mètres du Bataclan, ses artisans façonnent le métal à l’ancienne, sous un toit qui transpire à grosses gouttes lorsqu’il pleut trop fort. C’est une anomalie au cœur d’un quartier huppé où le mètre carré coûte en moyenne 8783 euros.

Dans ce vieux local défraîchi à mezzanine, les ouvriers tapotent, rabotent et déforment l’acier, le laiton ou l’aluminium selon la technique du repoussage. L’entreprise fabrique des pièces pour l’aéronautique, mais aussi quelques abat-jour et de l’argenterie pour les particuliers.

Bientôt, ces artisans vont aussi fabriquer des tables basses en acier repoussé. Des pièces au design contemporain, destinées aux salons de la clientèle branchée du quartier. Leur prix : entre 500 et 1000 euros. C’est le coût d’un meuble qui n’a pas traversé les océans pour finir dans votre salle à manger.

Des meubles écoresponsables

L’idée a germé dans l’esprit de Luc Monvoisin, fondateur de l’entreprise Kataba. Cette petite société de l’économie sociale et solidaire (ESS) s’est mise à arpenter les ateliers comme celui-ci pour dénicher des savoir-faire artisanaux et fabriquer des meubles en circuit court.  À la rentrée, la société va produire une douzaine de modèles : des tabourets, des consoles à mettre dans l’entrée, une grande table de salle à manger, mais aussi des corbeilles à fruits. Un mobilier qui se veut durable et écologique, puisque les émissions de polluants liées au transport sont réduites.

La production de petites séries en France implique mécaniquement des coûts élevés. Ces meubles sont moins accessibles que ceux vendus dans les hypermarchés de l’ameublement comme Gifi, But ou Ikéa, mais proches du coût du mobilier haut de gamme traditionnel. Pour la grande table à manger comptez un peu moins de 2000 €, 160 € pour le tabouret, moins de 400 € pour la console. L’entreprise se positionne sur une « offre de qualité ». À terme, Luc Monvoisin espère développer sa collection et proposer des prix plus abordables.

Redonner vie aux ateliers d'artisans

Parce que consommer localement ne rime pas forcément avec gouffre financier :

« Des artisans, il en reste, il en reste beaucoup, analyse l’entrepreneur. Si on leur donne les outils pour pouvoir être présents à un tarif cohérent sur le marché, on peut réussir à relocaliser la production. Et cette fois avec des matériaux dont on connaît l’origine et des savoir-faire qui sont locaux. »

 Les artisans ont souvent les outils et la maîtrise technique pour fabriquer du mobilier haut de gamme. « Ce que les clients viennent chercher dans notre entreprise, c’est une qualité de travail », observe Alexandre, 25 ans, employé depuis un an au sein de l’atelier Edmond Allain. « C’est moins automatisé, c’est nous qui travaillons la pièce, c’est notre corps, se réjouit le repousseur en herbe. On la fabrique du début à la fin jusqu’à la fin ». Appuyé contre sa grosse machine vert sapin, ce jeune enthousiaste poursuit : « La clientèle sait que l’atelier est à proximité du métro. Les personnes peuvent directement venir voir les pièces dont elles ont besoin. »

Les 5 ouvriers du petit atelier de la rue Oberkampf seront rémunérés à un taux horaire de 40 euros par personne pour chaque meuble conçu pour Kataba, tout en continuant à fabriquer des pièces pour l’aéronautique, mais aussi de l’argenterie et des objets de décoration pour les particuliers. Un modèle collaboratif qui fait appel à des petites entreprises périodiquement, en complément de leurs travaux habituels.  

 Grégory Péguy, menuisier ébéniste à Montreuil, se réjouit de pouvoir diversifier son activité :

« Ce ne sont pas des prestations où on sur-gagne notre vie, (...) mais personne n’est perdant dans l’histoire. Ça ne bloque pas mon atelier pendant trois mois où je ne fabrique que ça. »

«La difficulté c’est de faire un meuble vendable»

Si les artisans français peuvent façonner des pièces solides tout près de leurs clients, pourquoi seuls 3%  des meubles achetés en France sortent-ils de leurs ateliers ? « Il leur manque deux briques essentielles : le design des modèles et la distribution », constate le fondateur de Kataba. C’est-à-dire des dessins de meubles modernes et des ressources pour promouvoir et commercialiser leur travail.

Le projet Kataba va donc centraliser les parties design, marketing et vente afin de permettre aux ateliers de produire des petites séries plus sereinement. « Les tâches sont bien divisées. À nous de faire des beaux meubles. À Kataba de les commercialiser », synthétise Grégory Péguy, le menuisier de Montreuil, converti au métier il y a une dizaine d’années.

« La difficulté pour nous, c’est de faire un meuble vendable et de trouver des acquéreurs (...), poursuit cet artisan. Il faut un réseau de distribution pour vendre des petits meubles. Il faut être connu et médiatisé, ce qui arrive le plus souvent après l’attribution d’un prix. » Comme le créateur d’origine corse Sébastien Cordoleani, qui a multiplié les collaborations après avoir remportén en 2007, les Audi Talents awards pour sa table futuriste aux airs d’origami géant.

«Ramener les artisans vers les gens»

Pour attirer les clients loin des pages glacées des magazines spécialisés, le réseau Kataba s’est doté d’un site internet de e-commerce. Son catalogue s'étoffera dès l’automne, à mesure que la vingtaine d’ateliers franciliens engagés sur le projet commenceront à confectionner le mobilier. L’initiative devrait s’étendre à toute la France dans un deuxième temps.

« Le gros enjeu c’est d’expliquer qu’un objet a une valeur, qui est lié au travail des hommes qui le fabriquent, souligne Luc Monvoisin, et à l’emploi de matériaux de qualité et d’un travail de conception ». Des valeurs qui ont convaincu Grégory Péguy, le menuisier-ébéniste : « C’est une initiative qui permet de ramener les artisans vers les gens. On avait perdu quelque chose. Il y avait l’idée que le menuisier était trop cher et qu’il fallait aller chez Ikéa. »

Avec cette opportunité il redonne du sens aux objets façonnés dans son atelier : « Là on voit où nos meubles vont, et pourquoi on les fait, se réjouit le fabricant montreuillois. C’est l’essence de l’artisan ». Le quadragénaire va concevoir des petits meubles en bois dès septembre, en plus de ses travaux d’agencement habituels.