La chaîne C News grésille à l’autre bout du bar. Un reportage sur l’hommage au père Jacques Hamel, un an tout pile après l’attaque terroriste qui a frappé la petite commune normande de Saint Étienne du Rouvray. Kenny, 32 ans, bondit, se fige devant l’écran plasma, comme si tout autour de lui avait subitement disparu.

« Je suis au fond là-bas, je viens de me voir, au fond à droite ». Ce matin, le blond bavard était à la cérémonie d’hommage à 90 km du Havre, sa ville natale. « Si les journalistes m’ont demandé mon nom et mon prénom c’est que je vais avoir mon petit carton, mais cette fois ce sera pas marqué SDF », se réjouit ce trentenaire dynamique.

« La rue, elle t’engloutit vite fait »

Kenny a l’habitude de raconter sa vie devant une caméra. Il a emmené trois réalisateurs du documentaire « Comme tout le monde » avec lui pendant trois ans : Philippe Dinh, Julien Billion et Patrick Muller. Les trois cinéastes ont foulé les rues de Paris été comme hiver pour suivre le quotidien de ce jeune SDF et deux de ses amis sans-abris, unis depuis leur rencontre dans un club de prévention il y a dix ans.

Le long-métrage débute avec Kenny, cheveux mi-longs. Sweatshirt chocolat sur le dos. En 2015, à 29 ans, le jeune havrais cumule déjà 13 ans de rue. « Je suis un ancien enfant de la DASS, j’ai beaucoup fugué à partir de mes 14 ans donc j’ai commencé à découvrir Paris », raconte le Normand, 3 ans après. À 18 ans il ne bénéficie pas d’un contrat jeune majeur et file vers la capitale presque par hasard, des envies d’ailleurs plein la tête :

« Je savais me débrouiller, je voulais un mode de vie roots (..) Mais la rue, elle t’engloutit vite fait, et c’est plus difficile d’en sortir, que d’y rentrer. »

Cet infatigable baroudeur aux yeux clairs a d’ailleurs du mal à quitter cette rue pour de bon, même s’il bénéficie d’un logement depuis un an et demi. « Même allumer la lumière et ouvrir la porte, c’est étrange. Quand t’es dehors t’as pas de porte à ouvrir. » Quelques jours auparavant Kenny est retourné dormir dans les rues de Paris avec son ami Mickaël, l’un des protagonistes du film :

« J’ai besoin de sortir le sol sous moi, et de me dire que le lendemain, quand je me réveille, je suis déjà dehors. »

Les pommettes fendues par un piercing, Kenny cherche le meilleur adjectif pour s’auto-qualifier : « mi-punk, mi-routard, non je ne saurais pas comment me définir. Moitié nomade, moitié à la rue ». Ce père d’un petit garçon de 4 ans déroule les adjectifs, avec un phrasé corrosif, nourri par les livres qu’il dévore chaque jour.

3 parcours de vie mouvementés à la rue

Loubna et Mickaël, les deux autres jeunes sans-domicile suivis dans le docu, ont un rapport différent à la rue : « Mickaël c’est un nomade, un routard, toujours dehors. Loubna a des passages en hébergement. », synthétise Julien Billon, sociologue, ancien éducateur de rue et co-réalisateur. Le premier aime se poser sur un coin de bitume pour dessiner. La seconde tente de supporter la vie sans logement avec le sourire, même si les passants ne le lui rendent pas toujours.

« Les trois ont vraiment des parcours de vie différents. Dans le documentaire, on voit les moments où ça va bien, et les moments difficiles. », explique Philippe Dinh. En 3 ans, le quotidien s’accélère, ralentit, s’épuise, se ravive aux détours d’une place d’hébergement. Les jeunes disparaissent parfois quelques temps. « On a l’impression qu’ils vivent trois vies en six mois », confie le co-réalisateur. « Donc voilà, les SDF ne sont pas fainéants, premier stéréotype, couic », apostrophe Kenny, mimant un canif en action.

L’ancien SDF rebondit sur tous les sujets, s’exclame, peste, s’émerveille. Une énergie vitale pour le film : « On a toujours l’impression que c’est la première fois qu’il témoigne sur un sujet, alors qu’il en a déjà parlé plusieurs fois », glisse Julien Billon, le thésard de la bande.

Un documentaire « nature-peinture »

Une spontanéité d’autant plus importante que le film est un condensé de confessions : « C’était vachement axé sur la parole, de manière franche, nature. Il n’y avait pas de filtre, rien. J’appelle ça la nature-peinture», confirme Kenny. « Ils n’ont pas cherché à cacher des éléments négatifs de leur vie. Loubna nous parle très librement de ses relations amoureuses. Elle nous dit spontanément qu’elle s’est parfois mise avec des femmes uniquement pour avoir un toit », glisse Philippe Dinh.

Pas question pour autant de basculer dans une énumération larmoyante des difficultés que rencontrent ces jeunes.

« Le docu ne montre pas que le côté misérabiliste. Il y a du bon et il y a du moins bon dans la rue. Nos vies ce n’est pas que de la merde », lance Kenny.

Pour donner à voir les détails invisibles de ce quotidien tout en nuances, le film s’attarde sur l'ordinaire de ces vies dehors. « On est partis de ce qui faisait qu’il n’y avait pas de différences entre eux et nous. », détaille Patrick Dinh. L’amour de la littérature pour Kenny, celle de l’architecture pour Mickaël. Mais aussi les déchirures amoureuses, les envies de voyage, ou un 13 novembre qui chamboule tout pour ces jeunes qui connaissent par coeur l’atmosphère des rues parisiennes.

«Des talents cachés, il y en a plein dans la rue»

 

Derrière leur caméra, ces trois cinéastes ont souhaité faire évoluer les mentalités. « Des préjugés il y en a 1000 : qu’on est sales, fainéants, alcooliques, qu’on prend des chiens pour faire la manche, qu’on s’enrichit en mendiant, qu’on a des poux, des puces, des maladies. », énumère Kenny. « Tu as oublié la drogu e», plaisante Julien Billion.

Et pourtant « des talents cachés, il y en a plein dans la rue », assure l’ancien sans-abri.  Une étude conduite par l’Insee et l’Ined en 2012 indique que 14% des personnes sans domicile ont suivi une formation dans le supérieur.

« Quand tu rencontres un sdf, avant d’être sdf c’était quelqu'un, c’est toujours quelqu'un (...) Peut-être qu’il gagnait 6000 euros par mois. Et puis, d’un coup, un divorce qui se passe mal, sa femme se barre avec ses gosses, il arrête de payer son loyer, se fait virer, et finit aux Restos du coeur », poursuit le jeune homme.

 

Début juin, Kenny a pu mesurer l’impact du film sur les spectateurs lors d’une projection organisée au siège du journal Le Monde : « Il y a un mot qu’on m’a dit, qui m’a choqué et plu en même temps c’est “on a pris une leçon de dignité”, et là toi t’es là “ah ouais quand même”. Ça prouve qu’il y a eu un impact » Et après ? « Après, il y a la réaction », prédit l’énergique Normand.

« Il faut montrer le film partout et construire une grosse communauté autour de ça. Créer une prise de conscience dans les lycées, les hôpitaux, les écoles, entreprises, institutions. », analyse Julien Billion.

À la rentrée, les trois documentaristes espèrent organiser une projection par semaine. Histoire d’effacer les regards en biais, une bonne fois pour toute.