Avant de visiter son quartier avec Christian Page, on pouvait encore penser que les bacs à fleurs étaient là pour faire joli et que les grilles de stationnement de vélos servaient à garer les deux roues en sécurité. Lui qui connaît bien la rue, pour y vivre depuis plus de 2 ans, et particulièrement celles du nord de Paris, où il a ses habitudes, fait une démonstration bien différente.

Dans un rayon d’à peine 600 mètres, l’homme au bandana bordeau nous montre trois emplacements de mobilier anti-SDF. Des installations destinées selon lui à déloger les personnes sans domicile qui avaient pris l’habitude de s’y abriter.

Un exemple est devenu emblématique cet hiver. Lundi 25 décembre exactement. Alors que certains dégustent dinde et bûche de Noël, Christian Page lance sur Twitter un coup de gueule qui sera rapidement viral. La photo, qu’il a prise l’été précédent et qu’il décide de dégainer pour les fêtes, montre des barrières installées autour et au-dessus d’une bouche qui souffle de l’air chaud sur le trottoir. « Ce n’est pas le top, mais quand il fait très froid, des mecs pourraient se poser là-dessus avec leurs couvertures et avoir chaud », déplore-t-il.

L’intention anti-SDF est criante et ne laisse pas indifférents les plus de 10 000 followers de ce « SDF 2.0, nomade vivant d’humour et d’eau fraîche », comme il se présente sur Twitter, son terrain d’expression quotidien. Après des milliers de retweets, la mairie de Paris fait retirer l’installation très rapidement. « C’était une structure établie sur la voie publique, souligne Christian Page. Cette fois-ci ça ne concernait pas un propriétaire privé. »

Il raconte aussi « les trucs biens »

C’est donc un trottoir dégagé, sur lequel on peut se tenir au chaud, que nous présente quelques jours plus tard celui qui vit avec 536 euros de RSA « et des poussières ». « Un pote s’y est installé », lâche-t-il fièrement.

Mais pas de trace du nouveau résident lors de notre passage. Peut-être parce qu’il pleut fort sur Paris cet après-midi froid de fin décembre. Pas de panique, Christian Page a justement des coins abrités à nous montrer.

L’ancien sommelier dort souvent dans ce renfoncement étroit le long d’un trottoir, pas loin d’une agence Pôle emploi. Les employés ont pris l’habitude de lui apporter un gobelet de café le matin, raconte-t-il gaiement. Le quarantenaire sourit beaucoup, et plaisante facilement. Raconter « les trucs de merde » qui lui arrivent, à lui ou à ses compagnons d’infortune, ne lui fait pas oublier « les trucs biens ». Son fil Twitter en est généreusement nourri.

« Un soir je suis arrivé, j’ai trouvé un bac de béton à ma place »

Quelques rues plus bas, son ancien abri nocturne lui laisse en revanche un moins bon souvenir. Avant Pôle emploi, Christian Page dormait là, au pied d’un immeuble d’habitations. Un bon coin, abrité du vent, assure le connaisseur. Il pointe du doigt le pot de fleurs qui l’en a délogé :

« Un soir je suis arrivé et voilà, j’ai trouvé un bac de 300 kg en béton, avec un arbre qui ne ressemble à rien… à ma place. Je peux penser de deux manières, détaille-t-il désabusé et pragmatique. Je peux me dire : “ ah c’est bien, c’est pour l’embellissement de l’immeuble ”. Mais franchement regarde, le vieil arbre minable dans un bac pourri c’est pas vraiment pour embellir l’immeuble. C’est peut-être juste pour virer le SDF. »

Traversons plutôt, car sur le trottoir d’en face, le doute n’est pas permis. A droite d’une concession BMW, une entrée de parking est bordée par un trottoir étroit de 2 mètres de long, couvert. « J’avais un pote qui dormait là, raconte le twitto. Si t’as un bon sac de couchage, t’as pas de pluie sur la gueule, t’as pas de vent : t’es bien. T’es pas mal quoi. »

Mais l’ami est allé dormir ailleurs. Désormais, le bout de trottoir tout sec accueille des grilles de stationnement de vélos. Au revoir Dormeur, bonjour bicyclettes. Mais en fait, non. Parce que si un cycliste attache son biclou aux grilles, l’engin se retrouve en plein milieu du passage et bloque l’accès au parking. Pas de vélos, pas de SDF, juste des grilles donc, improbables et cyniques. Christian Page en garde un goût amer :

« C’est un peu fort de café quand même. On devrait trouver des solutions d’hébergement pour toutes les personnes qui sont à la rue. Mais en loucedé, faire des installations comme ça, moi je trouve ça dégueulasse. C’est inhumain. » 

« On est des nuisibles »

#SoyonsHumains, c’est justement le mot de d’ordre de la campagne lancée début décembre par la fondation Abbé Pierre, pour dénoncer, en les répertoriant sur une carte, les mobiliers urbains anti-SDF.

 « On dit que les SDF, ça fait baisser le prix de l’immobilier, s’énerve Christian Page. Ils ne réfléchissent plus comme si on était des êtres humains. On est des nuisibles, comme les rats dans les jardins publics : “ il faut les éliminer ”. Donc on t’invente des bacs à fleurs, des parkings à vélo qui ne servent à rien. »

L'année dernière, le sans domicile fixe a aussi été réveillé au jet d’eau par un agent de la ville de Paris : « En plein hiver, tu ne peux pas faire sécher tes affaires, tu dois jeter tes couvertures. »

« Peut-être que les gens ne se rendent pas compte »

Pour rester humain aux yeux des autres, Christian Page raconte le quotidien sur Twitter : les coups de pouce, l’hospitalité, les morts de la rue, les enterrements dans le carré des indigents, les repas solidaires, les intempéries« parce que peut-être que les gens ne se rendent pas compte ». Souvent, des internautes lui demandent comme aider : « Je leur réponds “ descend en bas de chez toi, regarde dans ton quartier si y a un mec qui est à la rue. Apporte-lui un café, un pull, des chaussettes, des portes-jartelles, je sais pas… ” »

Fin de la visite, Christian Page nous présente sa « base arrière », la mission évangéliste parmi les sans logis, dans le 10ème arrondissement. Il vient souvent dans ce petit local pour se doucher. Une dizaine d’autres SDF trompent le froid en silence sur les chaises installées à l’intérieur.

Christian Page, qui milite aux côtés de l’association Droit au logement, n’a pas oublié les déclarations d’Emmanuel Macron en juillet : « Je ne veux plus, d’ici la fin de l’année, avoir des femmes et des hommes dans les rues », exhortait le président. « Faut arrêter de déconner », s’emporte celui qui espère pouvoir bénéficier d’un logement social. Pour l’heure, il frotte ses mains sur ses genoux pour les réchauffer.

« À part vivre dans la rue avec mon sac, je n’ai aucun pouvoir, regrette Christian Page. Sauf que j’ai un smartphone et j’utilise les réseaux sociaux et je n’hésite pas à dénoncer tout ce qu’il se passe. Imagine si tous les SDF tweetaient tous les jours… Les gens pèteraient un câble ! »