L’abandon du projet d’aéroport de Notre-Dame-des-Landes, c’est le début d’une nouvelle bataille pour ceux qui l’ont combattu. Après avoir célébré leur victoire, mercredi 17 janvier, les habitants de la « Zone à défendre » sont retournés à leurs tâches, les chantiers ont repris. Pour Jean Jo, ça veut dire retour aux fourneaux, parce que cuisiner pour les troupes c’est « [sa] manière de faire avancer le truc ».

Ce Mosellan de 53 ans, installé sur la ZAD depuis 6 ans, prépare un gratin de chou-fleur. Version vegan, et version généreusement lactée. « À peu près tous les produits viennent d’ici : les choux sont du champ d’à côté, le lait vient de chez Marcel [le voisin], la crème et le fromage sont faits ici. »

Ici c’est la ferme de Bellevue, où une poignée de néo-paysans s’occupent d’une bonne vingtaine de vaches. Les premières ont été offertes par des fermiers locaux au début de l’occupation du lieu, en 2013. Comme toutes les semaines, quelques membres de Copain, un collectif d’agriculteurs engagés contre l'aéroport, viennent partager le déjeuner - en l’occurrence le gratin de Jean Jo - autour de la grande table en bois, pour discuter des affaires courantes.

Le soulagement mis à part, c’est comme si rien n’avait changé sur la ZAD. Parce que, justement, les militants espèrent bien que « tout ce qui se vit ici », les activités agricoles, mais aussi culturelles et sociales (la bibliothèque, l’espace de spectacles…), vont continuer à exister. Ça fait plusieurs années qu’ils réfléchissent ensemble à un avenir commun, à ce qu’il faudra proposer après l’abandon du projet aéroport.

Gestion par les occupants, un peu comme au Larzac

En annonçant la décision du gouvernement concernant Notre-Dame-des-Landes, le premier ministre Edouard Philippe a affirmé que « les terres retrouveront leur vocation agricole ». Son programme : retour des agriculteurs expropriés qui le souhaitent, départ des occupants illégaux d’ici la fin de la trève hivernale en mars, et installation de nouveaux projets agricoles. Quand à L’Etat, propriétaire de la majorité des 1 650 hectares du bocage, il « engagera progressivement la cession du foncier ».

Ce que veulent négocier les opposants, c’est que l’Etat leur cède la gestion de la zone. Un peu comme dans le Larzac, où l’extension d’un camp militaire avait été abandonnée en 1981, après plusieurs années de lutte. Depuis 1985, le territoire est géré par la Société civile des terres du Larzac (SCTL).

Dynamique retraitée de 71 ans, « grande gueule » et membre de la Coordination des opposants au projet d’aéroport, Geneviève Coiffard détaille l’agenda que le mouvement imagine :

« On estime qu’il faudra à peu près 3 ans pour construire une entité juridique issue du mouvement et qui pourra gérer la zone. C’est le temps qu’ils ont mis au Larzac. En attendant, on est en train de travailler sur une structure provisoire. Il nous faut du temps, et d’ici là, la garantie qu’il n’y ait pas d’expulsions. »

« Je considère que chez moi c'est ici »

Les « squateurs », eux, peut-être une centaine de personnes, n’ont pas l’air de vouloir partir de ces terres dont ils ont appris à « prendre soin » aux côtés des agriculteurs historiques. Abritée de la bruine par un large coupe vent noir, Amalia nous reçoit dans la bergerie des Rosiers, un brin de paille entre les lèvres. Avec quelques autres, cette jeune femme de 25 ans, dont 3 sur la ZAD, s’occupe des vaches à Bellevue, d’un jardin près de sa cabane, et des brebis. Une partie des 41 mères du troupeau viennent d’agneler ces dernières semaines. Un agneau dans les bras, Amalia répond patiemment :

« Moi je compte rester ici (...). Ce territoire, à force d’y vivre et de le cultiver, j’ai appris à l’aimer. C’est sûr que maintenant je considère que chez moi c’est ici et j’ai l’intention de me battre pour qu’on en obtienne la gestion devant le gouvernement. »

Les occupants illégaux sont soutenus par le reste du mouvement : les associations de riverains, d’élus ou d’agriculteurs, opposées à la bétonisation de la zone. Les propos du premier ministre, qui s’est engagé à « mettre fin à la zone de non-droit qui prospère depuis plus de 10 ans », font par exemple sortir de ses gonds la souriante Geneviève Coiffard. Cette habitante de Saint-Nazaire cite en retour la loi Dalo, qui ouvre le droit au logement opposable :   

« Combien de personnes vivent à la rue ? Dans la France entière, ce droit est bafoué. La France est un territoire de non-droit pour le logement. Alors qu’on ne vienne pas me chercher des poux sur le fait que des gens ont commencé à construire des jardins sur des terres qui, de toutes manières, n’étaient pas utilisées. Le droit et le non-droit, j’aimerais bien que ça ne soit pas aussi sélectif ! » 

Gage d’apaisement, les opposants ont commencé, lundi 22 janvier, à déblayer la « route des chicanes ». La circulation sur cette départementale était jusque-là ralentie par une série d’obstacles divers installés par certains zadistes (gravats, carcasses de voitures…).

« Ça ne devrait faire peur à personne » 

Très vite, le visage espiègle de Geneviève Coiffard retrouve son air déterminé et serein. La militante détaille les ambitions du mouvement, qui s’est déjà accordé sur 6 points pour l’avenir de la ZAD. Ce que proposent les opposants, c’est un territoire à dominante agricole, où pourront s’installer de nouveaux projets, des exploitations de petite taille, vivrières, déclarées ou « hors cadre », des productions monétarisées dans les circuits classiques ou vendues à prix libre sur le « non marché » du bocage.

« Il faut garder cette richesse », confirme Michaël, paysan-boulanger de 29 ans installé un peu plus loin sur la ZAD, aux Fosses Noires. Depuis 2 ans, son activité est « dans les clous ». L'artisan aux cheveux coupés très court et à la voix posée cultive lui-même le blé avec lequel il prépare ses baguettes tressées et autres pains moulées, vendus sur des marchés du coin. Mais avant de se déclarer officiellement, le jeune homme a bénéficié d'un environement propice pour se lancer, rappelle-t-il en enfournant la pâte :

« Si je suis ici aujourd’hui, c’est parce qu’à un moment, sur la ZAD, il y avait un espace de liberté qui permettait de cultiver sans respecter toutes les règles. »

C’est cette « liberté d’expérimenter », que veulent préserver les occupants. « Ce qu’on propose ne devrait faire peur à personne, observe Marcel Thébault, l’un des agriculteurs historiques qui a refusé de quitter sa ferme. C’est du domaine du possible et c’est sans doute une des voies les plus économes et les plus sensées pour aller vers de l’apaisement. Sur cette zone naturelle sensible, si l’Etat veut tout normaliser, ça lui coûtera un tas de fric. Alors que là, le respect de la nature est à la base de notre philosophie et de notre dynamique. » 

Soudés par la lutte

Le mouvement craint aussi l’implantation de grandes exploitations agricoles, au détriment de l’écosystème rare du bocage nantais. Car préserver la biodiversité tout en ayant une activité agricole est loin d’être une évidence, souligne Jean-Marie Dréant, botaniste de profession. Ex-« zadiste », le jeune homme est membre des Naturalistes en lutte, un collectif qui a participé à répertorier la faune et la flore de la ZAD :

« Ce territoire est aussi unique par le dialogue qui s’est mis en place entre des paysans, des jeunes qui sont venus s’installer, et des naturalistes. En général, c’est compliqué de faire la rencontre entre naturalistes et paysans, parce que ce sont des mondes et des visions de la nature totalement différentes. Ici on a été ensemble de fait, dans cette longue opposition au projet. » 

Une deuxième phase s’engage donc, avec un premier rendez-vous, le 10 février. Ce rassemblement sur la ZAD, prévu avant l’annonce du gouvernement, sera l’occasion de « fêter la victoire » en plus grand comité et de planter des arbres pour « enraciner l’avenir ».